Livre après livre

Livre après livre

vendredi 18 décembre 2015

Certaines n'avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka



Pearl Harbour venait d’arriver, du jour au lendemain ils ont tous disparu, peu à peu leurs maisons vides ont été occupées par d'autres, des Américains.

Certains ont dit que ces traîtres de Japonais avaient été déportés dans le désert du Nevada ou de l’Utah, peu importe, ils n’étaient plus dans les champs, plus dans le village, plus nulle part. Plus de trace des hommes ni de leurs femmes qu’ils avaient fait venir du Japon. Des épouses, choisies sur photos, désillusionnées dès la première nuit avec eux, qui partageaient leur misère et les durs travaux des champs, fatiguées par la naissance d’enfants qui les renieraient plus tard.

Julie Osaka a choisi de raconter l’histoire de ces femmes, qui est celle de sa grand-mère, collectivement. Rassemblant leur voix dans un nous qui s’élève pour dire le sort qui a été le leur. Un chant triste, incantatoire et pénétrant qu'on ne peut oublier.

lundi 7 décembre 2015

La vérité sur l'affaire Harry Quebert de Joël Dicker



La seule vérité de La vérité sur l'affaire Harry Quebert est que ce roman, primé par des académiciens et des lycéens (les seconds sont pardonnables pas les premiers), est un succès commercial à défaut d’une réussite littéraire. L’un n’impliquant pas l’autre et vice versa.

Ce qui me conduit à saluer le professionnalisme de ses marketeurs qui ont su faire d’un livre mal écrit à l’histoire indigente, un objet vendu à des milliers d’exemplaires, autrement dit un best-seller. La littérature n’ayant bien entendu rien à voir dans cette affaire… de commerce.

Naissance d'un pont de Maylis de Kerangal


Avec cette visite d'un chantier titanesque Maylis de Kerangal nous donne l'occasion de découvrir un monde concentré sur des éléments techniques et humains, un univers fermé régi par ses propres lois et codes, une entité qui cesse d'exister à l'achèvement des travaux.

Un sujet qui peut sembler austère mais rendu attrayant par cette fille, petite-fille et épouse de capitaines au long cours, qui a été élevée à l'ombre du pont du Havre et entend faire la critique d'une société qui laisse libre cours à la mégalomanie de quelques-uns pour leur seul profit.

Un roman esthétique où l'auteur met en avant la symbolique d'un chantier, une entreprise humaine qui mobilise toute la force de celui ou ceux qui y travaillent pour aboutir à une réalisation aux conséquences parfois aléatoires.

Les Belles Endormies de Yasunari Kawabata


Passer la nuit à regarder une jeune fille endormie, repenser à une vie désormais derrière soi, aux femmes aimées, filles, maitresses ou mère, à la mort, c'est ce que le vieil Eguchi, lucide et sans tristesse, fait depuis qu'il a découvert la maison des belles endormies.

Car ces adolescentes, rendues inconscientes par l'effet d'un sédatif, livrées aux regards d'hommes âgés, sont des sujets d'admiration propres à la méditation. Une réflexion, quelquefois teintée d'érotisme, induite par la contemplation de leur jeunesse et de leur beauté qui leur permet, tel l'acte d'amour, sans oublier la finitude humaine, de prolonger la vie.

mardi 24 novembre 2015

Un hiver sur le Nil : Florence Nightingale et Gustave Flaubert, l'échappée égyptienne de Anthony Sattin



Alors qu’ils sont jeunes et inconnus, Florence Nightingale et Gustave Flaubert s’embarquent pour un voyage en Egypte. Tous deux sont déprimés, l’une à cause de ses parents qui voudraient la voir mariée et refusent ses choix, l’autre par l’échec de l’écriture de son premier roman, La Tentation de saint Antoine. Pendant cet hiver 1849 et après, les deux voyageurs auraient pu se connaitre mais d’Alexandrie à Abou-Simbel, sur place et au retour, ils ne se parleront jamais.

Gustave Flaubert a tout observé, ne se contentant pas de passer son temps dans les lieux de plaisir qu’il affectionnait tant, contrairement à ce que pensait et a écrit son ami Maxime Du Camp qui l’avait entrainé dans ce périple. Un voyage après lequel il va écrire le roman qui l'a rendu célèbre, Madame Bovary. Florence Nightingale, dans une démarche très différente, une quête quasi spirituelle, puisera dans ce séjour la force qui fera d’elle une femme libre, la grande réformatrice de la santé publique qu'elle a été dans son pays.

Anthony Sattyn, rencontré grâce à Babelio, avec Gilbert Sinoué venu le soutenir (il a aussi écrit un livre sur Florence Nightingale), raconte que son idée est née du hasard. Un jour, à la British Library, il tombe fortuitement sur les lettres d’Egypte de Florence Nightingale, et comprend à leur lecture que celle-ci a pris, pour se rendre au Caire, le même bateau que Gustave Flaubert. Il imagine donc la mise en parallèle de leur expérience orientale, une façon de montrer comment la découverte de nouveaux horizons a inspiré une œuvre et une vie hors du commun.


C'est un passionnant voyage en Egypte, en compagnie d’êtres appelés à devenir exceptionnels, auquel Anthony Sattyn nous convie.

Je vous écris dans le noir de Jean-Luc Seigle



Des femmes sont clouées au pilori et livrées à la vindicte publique plus pour leur attitude, leur comportement que pour les crimes qu’elles ont commis. Pauline Dubuisson est certainement de celles-là, autrement comment expliquer l’acharnement de ses juges à ne lui trouver aucune circonstances atténuantes.

Son crime était un crime passionnel non prémédité, contrairement à ce qu’elle a avoué à ses accusateurs qui cherchaient vainement à le démontrer. Un crime perpétré par une femme victime des hommes, de son père surtout qui s’est servi d’elle pour ramener à lui son épouse adorée.

Une jeune femme jugée et condamnée pour sa fierté, prise pour de la froideur et de l’arrogance, et au nom de la morale. Son passé de jeune fille facile, tondue à la libération alors qu’elle n’avait que dix-sept ans, en faisait une dépravée amorale capable de donner la mort sans états d’âme.


Pauline Dubuisson a tué et s’est suicidée parce qu’on peut tuer et mourir d’être désaimé. C’est ce qu’elle nous dit avec l’immense talent de Jean-Luc Seigle.

samedi 10 octobre 2015

Histoire de la reliure de création : la collection de la Bibliothèque Sainte-Geneviève de Yves Peyré



Après une époque où tous les livres étaient reliés ou en attente de l’être, le Premier consul, qui exige l’identification des livres sur leur première page, précipite l’apparition de la couverture moderne. Une évolution qui a paradoxalement permis l’éclosion de la reliure de création ou reliure d’art, la reliure cessant d’être une obligation mais gardant son intérêt de protection et de conservation. Si l’Art nouveau et l’Art déco se disputent le point de départ de son éclosion, la reliure de création s’inspire souvent de l’art du moment dont elle en est un des reflets et hausse le relieur, qui doit servir le livre, du rang d’artisan à celui d’artiste.

A la bibliothèque Sainte-Geneviève, la reliure de création, très représentée jusqu’en 1870, a cessé radicalement de l’être à la fin du XIXe et au XXe siècles. Profitant de la crise économique de 2008, qui a fait baisser le prix des grandes reliures historiques de l’époque moderne, Yves Peyré, conservateur général des bibliothèques et directeur de celle de Sainte-Geneviève de 2006 à 2015, a acquis plus de quatre cents reliures en moins de six ans. Une magnifique collection, savamment commentée par le conservateur dans cet ouvrage.


Merci à Babelio et aux Editions Faton pour cette très belle lecture.